Quand une crise de prix atteint les tribunaux et le Congrès la même semaine, c'est qu'elle a changé de dimension. Le 25 juin, 17 plaignants américains ont attaqué Samsung, SK hynix et Micron en justice pour entente illégale sur les prix de la DRAM. Le 1er juillet, le lobby de l'industrie des semi-conducteurs — dont ces trois mêmes fabricants sont membres — écrivait à l'administration américaine pour la dissuader d'intervenir sur le marché mémoire. Ma réponse directe à la question que tu te poses : non, ni le procès ni Washington ne feront baisser les prix de la RAM. Mais ces deux événements racontent quelque chose d'important sur la suite, et c'est ce que je décortique ici.
Le procès : la théorie du pivot HBM comme couverture
La plainte, déposée devant le tribunal fédéral de Californie du Nord par 14 particuliers et 3 petites entreprises de montage PC, vise les trois fabricants qui contrôlent ensemble plus de 90% du marché mondial de la DRAM — la mémoire vive de nos PC. L'accusation centrale est précise : le pivot vers la HBM — la mémoire empilée qui alimente les accélérateurs IA — aurait servi de couverture à une restriction coordonnée de la production de DDR3 et DDR4. La plainte cite une hausse d'environ 700% sur quatre ans pour certains modules DDR3/DDR4 — un chiffre avancé par les plaignants, pas une moyenne du marché.
La défense des fabricants est tout aussi claire : réallouer ses usines vers le produit le plus rentable est une décision commerciale indépendante et rationnelle, pas un complot. Et c'est exactement là que le procès se jouera : les trois géants ont-ils pris la même décision chacun de leur côté en suivant l'argent, ou se sont-ils coordonnés ? Suivre l'argent n'est pas illégal. Se mettre d'accord pour le faire ensemble, si.
Pourquoi je ne parierais pas sur ce procès
Un peu d'histoire, parce qu'elle est instructive. Ce n'est pas la première fois : au début des années 2000, Samsung et SK hynix — qui s'appelait alors simplement Hynix — ont plaidé coupable d'entente sur les prix DRAM : 300 millions de dollars d'amende pour l'un, 185 pour l'autre, avec des cadres condamnés à de la prison. Le précédent existe donc, et il est lourd.
Mais le procès civil suivant, lancé en 2018 sur des accusations similaires, s'est terminé par un rejet pur et simple : les juges ont estimé que les plaignants n'apportaient pas de preuves plausibles suffisantes d'une coordination, rejet confirmé en appel en 2022. Des prix qui montent en parallèle chez trois acteurs ne prouvent pas une entente — c'est toute la difficulté de ce type de dossier.
Ce qui pourrait être différent cette fois : la phase de discovery — si elle est autorisée, ce qui n'a rien d'automatique aux États-Unis et suppose que le dossier survive aux premières requêtes en rejet. Les tribunaux pourraient alors exiger les e-mails et plans de production internes — et les allocations de capacité HBM, très documentées contractuellement, laissent plus de traces écrites qu'une entente des années 2000. C'est un "si" considérable, et l'issue se compte en années dans tous les cas.
→ Voir aussi : Doublement des prix RAM d'ici fin 2026 : ce que disent les fabricants
Pendant ce temps, à Washington
Le deuxième front est politique, et il est presque plus révélateur. En avril, un sénateur de l'Ohio a demandé à l'administration de garantir la priorité aux clients américains sur l'approvisionnement mémoire, inquiet pour l'industrie automobile. Apple, de son côté, chercherait à obtenir le droit d'acheter de la mémoire à des fabricants chinois pourtant blacklistés par le Pentagone — c'est dire le niveau de désespoir de la chaîne d'approvisionnement.
La réponse de SEMI, le lobby de l'industrie, est arrivée le 1er juillet dans une lettre aux plus hauts responsables de l'administration : toute intervention sur les prix ou les capacités de production aggraverait la pénurie au lieu de la résoudre. À la place, le groupe propose de laisser faire les contrats d'approvisionnement long terme, d'étendre les crédits d'impôt à la production américaine — et, détail savoureux, des déductions fiscales aux consommateurs sur les téléphones et laptops pour amortir la hausse. Traduction : ne touchez pas à nos prix, subventionnez plutôt nos clients.
Mon regard là-dessus : quand un lobby en vient à proposer que l'État compense les hausses de prix de ses propres membres, il confirme deux choses. Que les hausses vont durer, et que l'industrie le sait.
Ce que ça change pour toi (spoiler : rien à court terme)
Soyons honnêtes sur la conclusion pratique. Le procès prendra des années s'il survit, l'intervention politique est combattue par ceux qui contrôlent plus de 90% du marché, et pendant ce temps la banque d'investissement Jefferies anticipe — dans des prévisions relayées par la presse spécialisée — encore 40 à 50% de hausse sur les prix DRAM au troisième trimestre, puis 30 à 40% au quatrième, sans vrai soulagement avant 2028. C'est une prévision, pas une certitude, mais la direction est sans ambiguïté.
Ma lecture reste celle de tout le cluster pénurie : n'attends pas de sauveur, ni juge ni sénateur. Si tu as un achat de RAM DDR5 décidé, le stock actuel en rayon reste ta meilleure fenêtre. Et garde un œil sur ce procès quand même — pas pour tes prix de 2026, mais parce qu'une discovery qui déterre des documents internes serait l'un des événements hardware les plus intéressants de la décennie.
→ Voir aussi : Nvidia et SK Hynix co-développent la mémoire : pénurie organisée jusqu'en 2030 ? → Voir aussi : Ventes de PC en chute : pourquoi les prix montent quand même
FAQ
De quoi Samsung, SK hynix et Micron sont-ils accusés exactement ?
D'avoir violé la loi antitrust américaine (Sherman Act) en coordonnant une restriction de la production de DRAM classique, sous couvert de réallocation vers la mémoire HBM destinée à l'IA. Les accusations ne sont pas prouvées à ce stade, et les fabricants n'ont pas encore répondu devant le tribunal.
Un procès pour entente sur les prix DRAM a-t-il déjà abouti ?
Oui et non. Au pénal, Samsung et SK hynix (à l'époque Hynix) ont plaidé coupable dans les années 2000 et payé de lourdes amendes pour une entente entre 1999 et 2002. Mais le procès civil de 2018, sur des accusations proches de celles d'aujourd'hui, a été rejeté faute de preuves suffisantes — rejet confirmé en appel en 2022.
Pourquoi la mémoire HBM fait-elle augmenter le prix de la RAM ?
Parce qu'elle se fabrique sur les mêmes capacités de production. Les fabricants consacrent une part croissante de leurs usines à la HBM, beaucoup plus rentable grâce à la demande des accélérateurs IA. Les lignes disponibles pour la DDR4 et la DDR5 se réduisent d'autant, ce qui limite l'offre de mémoire vive classique et maintient ses prix à un niveau élevé.
Ce procès peut-il faire baisser les prix de la RAM ?
Pas à court terme. Une procédure de ce type dure des années, et elle ne modifie pas les capacités de production. Les analystes anticipent au contraire de nouvelles hausses de prix DRAM au second semestre 2026, la demande des infrastructures IA continuant de dépasser l'offre.
Pourquoi le gouvernement américain n'intervient-il pas sur les prix ?
Des voix au Congrès le demandent, mais l'industrie s'y oppose frontalement : le lobby SEMI a écrit à l'administration le 1er juillet que toute intervention sur les prix ou les capacités aggraverait la pénurie. Le débat est en cours, et aucune mesure d'intervention directe n'est actée à ce jour.
Sources : Tom's Hardware — Samsung, SK hynix, and Micron sued over alleged DRAM price fixing, Bloomberg — Chip industry urges US to avoid moves that distort memory market
