Je fais tourner des modèles de langage plusieurs heures par jour pour produire ce blog. J'écris depuis Rabat, dans une des deux régions qui concentrent dix des quatorze data centers marocains. Et mon pays sort tout juste de sept années de sécheresse.
Ce que je cherchais au départ : un chiffre honnête sur l'eau que consomme mon usage de l'IA. Je ne l'ai pas trouvé, et c'est le sujet de cet article. Les estimations publiques varient d'un facteur cent selon la source, parce que personne ne mesure la même chose et que les entreprises concernées publient peu. Pendant ce temps, la question qui compte vraiment se joue à quelques dizaines de kilomètres de chez moi.
Mon verdict en 30 secondes
Le débat mondial sur « combien d'eau consomme une requête » est mal posé et actuellement impossible à trancher avec les données publiques. Le chiffre le plus optimiste vient d'un dirigeant d'OpenAI sans méthodologie ; le plus cité vient d'une étude construite sur un modèle qui n'est plus en service. Ce qui est solidement établi tient en trois points : le volume global est massif, il double d'ici 2030 selon l'ONU, et une part importante des prélèvements a lieu dans des zones déjà sous tension. La vraie question n'est pas planétaire, elle est locale : où s'installent ces centres, avec quelle source d'eau, et sous quelle obligation de transparence.
Le chiffre que personne ne peut te donner
En juin 2025, le patron d'OpenAI a avancé dans un billet de blog qu'une requête ChatGPT consommait environ 0,000085 gallon d'eau, soit 0,32 millilitre — un quinzième de cuillère à café, selon sa propre formulation. Le chiffre a beaucoup circulé, souvent mal traduit en « une cuillère à café », ce qui le multiplie par quinze.
Il mérite deux réserves. Il a été publié sans méthodologie ni relecture indépendante, et son périmètre reste flou : ce qu'est une requête moyenne n'est pas défini, l'entraînement du modèle n'est pas compté. Le choix d'exprimer le résultat en gallons plutôt qu'en millilitres n'aide pas non plus à la lecture — il ajoute des zéros devant le chiffre.
Les estimations concurrentes vont dans deux directions. Des chercheurs de l'université de Californie estimaient qu'il fallait 10 à 50 questions pour consommer un demi-litre, soit 10 à 50 millilitres par requête — mais leur travail repose sur GPT-3, un modèle qui n'est pratiquement plus en service. Une évaluation plus récente, celle de Jegham et ses coauteurs, avance environ 1,2 millilitre pour un prompt court en conditions normales : presque quatre fois le chiffre d'OpenAI, mais très loin des cinquante millilitres.
L'écart s'explique en grande partie par une distinction technique rarement expliquée : l'eau consommée sur site, essentiellement pour le refroidissement, et l'eau consommée hors site, pour produire l'électricité. Un centre qui réduit sa consommation d'eau directe en augmentant sa consommation électrique ne fait souvent que déplacer le problème vers la centrale.
Autrement dit : les deux chiffres qui structurent le débat public sont, l'un invérifiable, l'autre périmé. Quand la cheffe de l'unité Observatoires des marchés à l'Arcep dit qu'il est difficile de se faire un avis informé face à des chiffres qu'elle qualifie d'antinomiques, elle décrit exactement la situation.
Je le dis d'autant plus volontiers que ça ne m'arrange pas. J'aurais préféré trouver un chiffre, le mettre en face de mon usage, et savoir où je me situe.
Ce qui est solidement établi
Il reste beaucoup de matière fiable, à condition de raisonner en ordres de grandeur plutôt qu'en décimales.
L'Agence internationale de l'énergie estimait la consommation d'eau des data centers à environ 600 milliards de litres pour 2023, chiffres repris par franceinfo. La répartition est contre-intuitive : le refroidissement direct des salles ne représente qu'une partie du total, les deux tiers environ étant liés à la production de l'électricité qu'ils consomment, et une fraction plus faible à la fabrication du matériel. C'est un point que la plupart des articles ratent — une bonne partie de l'empreinte hydrique de l'IA ne se joue pas dans le data center, mais dans la centrale qui l'alimente.
Un rapport de l'Institut pour l'eau, l'environnement et la santé de l'ONU, publié en juin 2026, avance un volume bien supérieur pour 2025 et surtout une projection nette : la consommation d'eau et d'électricité des centres de données devrait doubler d'ici 2030, principalement sous l'effet de la demande en IA. L'écart entre ce chiffre et celui de l'AIE illustre au passage le problème de périmètre — ces études ne comptent pas les mêmes choses, et il faut résister à l'envie de les additionner ou de les comparer directement.
Les chiffres d'entreprise, eux, sont vérifiables parce qu'ils sont auto-déclarés. Google a vu sa consommation nette d'eau augmenter de 28 % entre 2023 et 2024, pour atteindre environ 30 milliards de litres, dont près d'un tiers prélevé dans des régions en stress hydrique. Microsoft indique que 46 % de ses prélèvements ont eu lieu dans de telles zones en 2024. Amazon, leader du cloud, ne publie aucun chiffre précis. xAI non plus.
C'est le fait le plus solide de tout le dossier, et le plus dérangeant : ce n'est pas le volume total qui pose problème, c'est sa localisation. De l'eau prélevée là où il pleut n'a pas le même coût social que la même eau prélevée là où on rationne.
→ Voir aussi : Micron, Anthropic et la pénurie de mémoire
Pourquoi les chiffres divergent autant
Trois raisons, et aucune n'est un complot.
D'abord le périmètre. Refroidissement seul, ou refroidissement plus production électrique, ou l'ensemble jusqu'à la fabrication des puces ? Selon le choix, le résultat varie d'un facteur trois ou quatre pour exactement la même installation.
Ensuite la technologie de refroidissement. Un centre en circuit fermé, un centre à refroidissement adiabatique et un centre à air n'ont pas du tout le même profil hydrique. Rapporter une moyenne mondiale à un site particulier n'a donc pas grand sens.
Enfin le lieu, qui pèse sur la partie électrique. La quantité d'eau mobilisée pour produire un kilowattheure varie énormément selon le mix énergétique national — un pays dont l'électricité vient largement de l'hydraulique n'a rien à voir avec un pays au gaz ou au charbon.
Conclusion pratique : toute personne qui te donne un chiffre unique et universel pour « la consommation d'eau de l'IA » te vend une simplification. Le bon réflexe est de demander quel périmètre, quel site, quel mix.
Les data centers IA arrivent au Maroc : ce que l'on sait
Voilà la partie qui me concerne directement, et sur laquelle j'ai trouvé beaucoup moins de données que je ne l'espérais.
Selon une note de BMI, filiale de Fitch Solutions, le Maroc comptait au deuxième trimestre 2026 quatorze installations pour seulement 1,5 mégawatt de capacité réellement en service. C'est marginal. Mais 140 MW sont en construction et environ 400 MW planifiés. Le projet Nexus AI Factory, à Nouaceur près de Casablanca, est annoncé à 1,2 milliard de dollars pour une capacité électrique cible de 500 MW — une cible à terme, pas une puissance déjà installée, avec un accord d'alimentation en énergie verte auprès de TAQA Morocco. À Tétouan, le groupe Iozera annonce 500 millions de dollars pour 386 MW. La presse spécialisée évoque, tous projets confondus, un ordre de grandeur autour de deux gigawatts.
Le passage de 1,5 MW à plusieurs centaines de MW n'est pas une progression, c'est un changement de nature.
Et sur la question de l'eau, je n'ai trouvé aucune donnée publique. Pas de chiffre de prélèvement prévisionnel, pas de technologie de refroidissement précisée, pas d'étude d'impact hydrique accessible. L'accord d'énergie verte est un vrai point positif sur le volet carbone, mais il ne renseigne pas à lui seul sur les besoins en eau : ni sur ceux du refroidissement des salles, qui est un poste distinct de la source d'électricité, ni sur ceux de la production électrique elle-même, dont l'empreinte hydrique dépend de la technologie retenue.
Je ne dis pas que ces projets sont mal conçus. Je dis que je n'en sais rien, et que je n'ai pas les moyens de le savoir. C'est précisément ça, le problème.
Le contexte que les articles étrangers ignorent
Un raccourci facile serait d'écrire que ces centres arrivent dans un pays assoiffé. Ce serait faux cette année, et le dire serait exactement le genre d'approximation que je reproche aux autres.
Le Maroc sort de sept années de sécheresse. Le taux de remplissage des barrages est tombé à 23 % en février 2024 ; selon les données du ministère de l'Équipement et de l'Eau, publiées via sa plateforme Maadialna, il atteignait 75,7 % au 1er juin 2026, pour des réserves dépassant 12,8 milliards de mètres cubes — une hausse de 94 % sur un an, après des précipitations et un enneigement exceptionnels. Le ministre de tutelle a annoncé devant les députés un été sans mesures de rationnement.
Mais deux nuances comptent. La première : cette embellie est météorologique, pas structurelle. Elle tient à une saison, et les nappes phréatiques vidées par sept ans de sécheresse mettront bien plus longtemps à se reconstituer que les barrages. La seconde : la moyenne nationale masque de fortes disparités, certaines régions du Sud-Est restant sous les 40 %.
La bonne façon de poser la question n'est donc pas « le Maroc a-t-il de l'eau aujourd'hui », mais « quelle est la consommation engagée sur vingt ans, et que se passe-t-il à la prochaine série sèche ». Un data center ne se débranche pas une année de sécheresse. Les habitants de Querétaro, au Mexique, où l'implantation massive de centres s'est accompagnée de coupures pour la population, ont fait cette expérience.
Ce que ça change pour moi
Je suis des deux côtés de cette histoire, et c'est inconfortable.
Je suis utilisateur : l'IA est un outil de production quotidien pour ce blog, et je n'ai pas l'intention d'arrêter. Je suis aussi habitant d'une région qui accueille une part des infrastructures existantes, dans un pays dont la sécurité hydrique dépend de la météo de l'année.
Ce que je ne vais pas faire, c'est calculer une culpabilité personnelle en millilitres. Avec des estimations qui varient d'un facteur cent, ce calcul n'aurait aucun sens, et il déplacerait la responsabilité au mauvais endroit : mon usage individuel ne pèse rien face aux décisions d'implantation industrielle.
Ce que je vais faire, c'est traiter la transparence comme le sujet, plutôt que le volume. Trois questions me paraissent légitimes pour n'importe quel projet annoncé ici : quelle technologie de refroidissement, quelle source d'eau — réseau potable, nappe, eau dessalée ou recyclée —, et quel volume annuel prévisionnel. Ce sont des questions simples. Elles ont des réponses. Elles ne sont pas publiques.
Le président de la Commission nationale de protection des données personnelles a eu, au GITEX Africa, une formule qui vaut au-delà de son sujet : protéger les données, c'est limiter l'exportation de la dignité. La même logique s'applique aux ressources physiques. Accueillir des infrastructures de calcul est une opportunité économique réelle. Le faire sans publier ce qu'elles consomment, c'est accepter de ne pas savoir ce qu'on échange.
→ Voir aussi : AI Overviews en France : le web ouvert paie l'addition
Questions fréquentes
Combien d'eau consomme une requête ChatGPT ?
Il n'existe pas de réponse fiable aujourd'hui. Les estimations publiques vont d'environ 0,32 millilitre, chiffre avancé par OpenAI sans méthodologie, à 10-50 millilitres selon des chercheurs de l'université de Californie — mais cette dernière estimation repose sur GPT-3, un modèle qui n'est plus en service. L'écart entre les deux est d'un facteur 30 à 150.
Pourquoi les data centers consomment-ils de l'eau ?
Pour trois raisons distinctes, souvent confondues. Le refroidissement direct des salles serveurs ; la production de l'électricité qu'ils consomment, qui représente selon l'AIE la plus grosse part de l'empreinte hydrique totale ; et la fabrication des composants, un wafer de silicium nécessitant plusieurs milliers de litres.
L'IA consomme-t-elle plus d'eau que l'agriculture ?
Non, et de très loin. L'agriculture représente l'essentiel des prélèvements mondiaux d'eau douce. Mais la comparaison est trompeuse : ce qui pose problème avec les data centers n'est pas leur part du total, c'est leur concentration géographique et le fait qu'ils s'installent parfois dans des zones déjà sous tension.
Y a-t-il des data centers IA au Maroc ?
Oui, mais le parc reste petit : quatorze installations pour environ 1,5 MW en service au deuxième trimestre 2026, concentrées dans les régions de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra. La situation change rapidement, avec environ 140 MW en construction et 400 MW planifiés, dont le projet Nexus AI Factory à Nouaceur.
Combien d'eau consommeront les data centers marocains ?
Aucune donnée publique ne permet de répondre. Les annonces de projets communiquent sur l'investissement, la capacité électrique et l'approvisionnement en énergie verte, mais pas sur les prélèvements d'eau prévisionnels ni sur la technologie de refroidissement retenue.
Pourquoi les entreprises ne publient-elles pas leur consommation d'eau ?
Parce qu'aucune obligation uniforme ne les y contraint, que les périmètres de calcul diffèrent d'une entreprise à l'autre — refroidissement seul, ou électricité et fabrication comprises — et que ces données sont souvent considérées comme sensibles sur le plan industriel. Certaines publient volontairement, comme Google et Microsoft ; d'autres, comme Amazon ou xAI, ne communiquent aucun chiffre précis.
Le Maroc est-il encore en stress hydrique en 2026 ?
La situation conjoncturelle s'est nettement améliorée : le taux de remplissage des barrages est passé d'environ 23 % en février 2024 à environ 76 % en 2026, après une saison de précipitations exceptionnelle. Mais le stress reste structurel — les nappes phréatiques épuisées se reconstituent lentement et certaines régions du Sud-Est demeurent sous 40 %.
